Fugue en fjord majeur
Un tour cycliste du Saguenay et du Lac-Saint-Jean

   10 jours

   840 km    25 km
      6970 m       1340 m

Mots-clés :

Véloroute du fjord, véloroute des bleuets, bikepacking, bikepacking Québec, Tadoussac, tour du lac Saint-Jean, Saguenay-Lac-Saint-Jean, monts Valins, mont Édouard, Valinouët, photographie argentique, randonnée, camping sauvage, ultraléger, fjord, photographie argentique


Le projet

Il s’agissait sans doute de ma bulle au cerveau la plus pétillante de l’année… ou de la plus stupide : le tour du lac Saint-Jean, à vélo comme il se doit, mais avec un départ déporté de plusieurs centaines de kilomètres, sur les berges rocheuses du fleuve, à Tadoussac.

Sans entraînement sérieux et sur un bicycle un peu croche qui faisait rire mes chums qui rident du carbone.

Les cols du fjord, à l’aller comme au retour, pour tester la solidité de mes poumons et celle de mes illusions. Au creux de mes sacoches, un Maria Chapdelaine d'occasion et un appareil argentique Olympus OM-10 sorti du fond d’un grenier.


Jour 1 - 1/9/2025
Marguerite sauvage

Vallée de la Sainte-Marguerite
Lac Résimond
Montagne du Chapeau

   58 km, 430 m

           5 km, 200 m

La vallée de la Sainte-Marguerite à partir de la montagne du Chapeau

Sacré-Cœur, Sainte-Marguerite, Sainte-Rose : la toponymie de la rive nord du Saguenay se lit comme un pamphlet de propagande adressé aux colons pieux du 19e

Était-il vraiment nécessaire d’enfler par le verbe un territoire dont la majesté brute aurait suffi à justifier les peines qu'allaient s’infliger les défricheurs?

J’amorce mon tour cycliste du SagLac en traversant la vallée de la Sainte-Marguerite, ancienne rivière de drave, puissante bête de trait charriant des blocs de pierre gros comme des boeufs.

La route s’enfonce entre d’imposants versants sapinés déchirés de crans rocheux. Les montagnes, aux profils doux et asymétriques, semblent s’étendre à l’infini : vastes, silencieuses, souveraines. La chaleur intense déforme l'air qui oscille au-dessus de l'asphalte. 

Je croise des bandes de motocyclistes, signe d’un chemin qui sourit aux voyageurs sur deux roues. Par la fenêtre de son camion, un homme me tend une bouteille d’eau. Fraternité des marges.

Sur ma selle, étourdi par une insolation, j’improvise, une prose d’ombre et de lumière, dans le ton dramatique de Cormac McCarthy : les hauts rangs d’épinettes déchiquettent une clarté crue et jettent sur la route les ossements sombres de ce qui fut, de ce qui est et de ce qui ne sera jamais…

Le lac Résimond me ramène sur terre. J’essuie mes yeux brûlés par la crème solaire et la sueur. Quand ma vision revient, la réalité s’impose, aussi absurde que limpide : une plage de sable, incongrue ici, aux confins de nulle-part. Sous mon regard incrédule flotte une énorme licorne multicolore gonflable, chevauchée par trois plaisanciers dérivant lentement, bière en main.

Préparatifs finaux à Sacré-Coeur

La rivière Sainte-Marguerite est une puissante bête de trait qui charrie des blocs de pierre gros comme des boeufs


Jour 2 - 2/9/2025
Déboires à Sainte-Rose

Sainte-Rose-du-Nord
Saint-Fulgence

     53 km   935 m

            3 km    145 m

Foutu.

Je viens à peine de partir et mon voyage est déjà foutu.

Bin oui. Ma caméra OM-10 est restée accidentellement ouverte dans mon sac et, comme il se devait, sa batterie est morte.

Aucune chance de trouver une pile spécialisée dans un dépanneur de village.

C’était facile de me la jouer artiste spontané, avant qu'un premier imprévu ne déboîte mes plans.

Me voici donc à Sainte-Rose-du-Nord, village isolé et pittoresque du fjord, et au lieu de m'émerveiller devant des sculptures d’inspiration scandinave, je suis au téléphone avec le BMR de Saint-Fulgence pour savoir s'ils tiennent des piles LR44 en stock (la réponse était non). 

Déçu, amer, j’évalue donc les possibilités. 

Commander en ligne? Trop long.
Le secours d’un ami de Chicout? De la triche.
Shooter en voiture plus tard? Inauthentique.
Prendre la caméra de mon cell? Ce n’est pas avec un Android que je deviendrai le prochain Ansel Adams.

Tous les scénarios dénaturent mon projet, qui est d’intégrer fidèlement la photographie argentique à l’aventure. Et il est hors de question que les rouleaux de pellicules que je transporte précieusement demeurent vierges, inutilisés.

À court d’options, je déambule sur les sentiers locaux à la recherche d’une idée, d’un signe.

Sur un promontoire dominant l’anse, je découvre une croix de bois gravée d’un message en lettrage celtique  : « Le serpent mord celui qui le touche. L'homme empoisonné devient faible ».

Qu’est-ce que je suis censé faire avec ça?

Plus bas, à la Descente des femmes, site de légendes autochtones, un corbeau se moque du haut d’un bouleau, comme l’oracle sinistre d’une tireuse de cartes. 

Puis au village, je rencontre Edgar, un enseignant Allemand à la retraite et aspirant bûcheron qui me demande où acheter une chemise à carreaux. 

Je me tourne vers mon vélo. Accoté à une bite d’amarrage, il semble léviter, sa fine silhouette bleu métallique découpée fièrement devant le biseau granitique, imperturbable, du Cap à l’Est.

Demain, je pédalerai jusqu’à Chicoutimi.



Jour 3 - 3/9/2025
LR44

Chicoutimi
Monts Valin

     55 km   630 m

            4 km    100 m

Leçon d’une nuit humide : avant de dormir à la belle étoile, s’assurer qu’il y a des étoiles.

Je suis en selle avant l’aube, alors que les battures somnolent toujours dans leur lit de brouillard.

Quand une lueur ouatée point au-dessus du cap Jaseux, j’ai déjà enjambé la rivière Valin et Chicoutimi-Nord est proche.

Au cap Saint-François, je suis déjà sec. Une volée de bernaches perce la brume qui se dissipe lentement, révélant des berges basses et lumineuses.

Le Canadian Tire jouxtant la Place du Royaume dispose de six piles LR44. Je les achète toutes en songeant à me doter, pour mon prochain voyage, d’une caméra encore plus antique, entièrement mécanique.

Quête secondaire réussie.

Derrière les feux bruyants du boulevard Talbot, au-dessus des hautes terres du Saguenay, un cordon bleu-vert pâle barre l’horizon.

Les monts Valins n'apparaissent ni sur le tracé de la Véloroute du Fjord ni sur celui de la Véloroute des Bleuets. J’ai ajouté cette variante musclée à mon parcours pour deux raisons. D’abord, pour visiter le Mirador et le pic 360. Ensuite, pour taire en avance les gérants d'estrade motorisés qui me demanderont si j’ai visité les monts Valin lors mon grand tour du fjord.

Brise salée sur le cap François. Puis, un parc industriel. Ateliers métallurgiques, remises nautiques défraîchies. Un hangar désaffecté présente le spectacle de lutte professionnelle « le plus déchaîné en ville ». Le panneau à lettres interchangeables d’une salle de réception bon marché annonce l’union prochaine de Sabrina et Ludovic. 

Par un rang défoncé où j’ai poussé mon vélo dans du 18%, je laisse la banlieue et ses bungalows serrés pour un pays où on vend des oeufs de poules et des légumes frais à même les domiciles espacés. 

Le parcours est vallonné et la moindre descente dissimule une nouvelle montée. La route sinue parmi les épinettes. Enfin l'isolement? Pas encore.

Au creux d'un virage, un duplex; délabré, insolite. Du haut d’un balcon décrépit, un type en camisole truitée de gras, cigarette au bec, engueule sa femme en tendant furieusement un appareil vers le ciel : « Voyons câlisse! J’avais deux barres hier tabarnak! ». 

Pas tout à fait le genre de rusticité que je cherchais.

Je suis accueilli au parc national des Monts-Valin avec deux nouvelles. La bonne : en vertu du programme Bienvenue cyclistes, on m'offre un site de camping à prix modique situé dans un secteur tranquille du parc. La mauvaise : le lieu est fréquenté par un ours curieux et affamé... La préposée me tend la carte avec détachement, en mentionnant que la campeuse qui m’a précédée n’a pas osé faire cuire son repas et a enduré une nuit de terreur, enfermée à double tour dans les toilettes.

Alors que je ferme les yeuxs sous ma bâche diaphane tendue parmi les tables de pique-nique, un jappement glacial retentit dans la forêt sombre.

Voilà qui gardera l'ours à distance cette nuit.

Jour 4 - 4/9/2025
Fondue de fantômes

Valinouët
Alma

     99 km   770 m

            7 km    380 m

Les fantômes enneigés ne constituent pas l'unique attraction des monts Valin. On y trouve aussi quelques sommets de près de 1000 mètres, le « pic 360 » étant le plus haut que je n’ai pas gravi. La carte indique un accès à partir du Valinouët, un centre de ski perdu au nord du parc national.

Le Valinouët est lié au parc des Valin par une « route panoramique », nom de code désignant communément un chemin en mauvais état et inutilement tortueux.

Vaste stationnement vide. Restaurant fermé. Gondoles immobiles. Seul le martèlement sporadique parvenant du chantier de la résidence secondaire d’une quelconque famille aisée de Chicoutimi rompt la solitude estivale de la vallée.

Le chalet principal est carré et en tôle. Plus bas soumissionnaire?

Heureusement, le village alpin se modernise : le mythique tenancier de l’Auberge du yéti accepte désormais les réservations en ligne.

La piste que je gravis est semée de plantain et de cornouiller dont les grappes de fruits rouges me rappellent les ornementations colorées de Noël. La montée, est truffée d’herbe à puce, que j’esquive à l'aide d'un bâton de marche artisanal : une tige creuse et rubanée tombée d’une clôture de ski.

En haut des pentes, des cabanes placardées. Le grincement d’une girouette. Une grive solitaire. Une crête déchirée obstrue la vue vers le lac Saint-Jean.

L'accès au pic 360 se fait à partir de sentiers situés à l'extérieur du parc de la Sépaq

Le tracé bleu représente le contour réel du lac en septembre 2025

Après avoir perdu une fois ou deux le fil d’un sentier humide et marqué trop discrètement, je me bute à un surprenant plan d’eau qui interdit tout passage. 

Le lac est dix fois plus gros que celui de la carte. Bête comme je suis, je ne comprends qu’au milieu du contournement, empêtré dans la broussaille. Sentier de raquette… marais… Je me suis aventuré sur un sentier qui ne se matérialise qu’en hiver, quand les lacs d'altitude sont gelés… Plutôt que de forcer un bushwack insensé, je laisse une nouvelle folie m’emporter. À peine une centaine de kilomètres me sépare du lac Saint-Jean… et la noirceur ne m'effraie pas.

J’amorce la descente en remplissant mes poches de tiges d’impatiente du Cap, cousine boréale de l'aloès et antidote naturel à la brûlure de l’herbe à puce.

Et en me consolant de mon échec au pic 360. Après tout, je viens de résoudre une énigme saguenéenne séculaire : je sais maintenant où vont les fantômes des monts Valin en été.

Halte calorique et crépusculaire au Snack Express de Saint-David-de-Falardeau. À mes côtés sur la gravelle du casse-croûte en rondins, deux gars fatigués, quatre-roues, cheveux en bataille, plastrons maculés de boue. 

« Pis, c’est-tu bon? » demande le plus grand. 

« Ça fait la job… » répond l’autre « … mais j’avoue que j’aurais pris un peu plus de viande. » 

« C’est rare que les boulettes sont bin grosses dans les cabanes… » philosophe le grand « … y faut que t’ailles en ville pour ça. Mais cré-moé, là-bas, tu vas la payer ta boulette. »

Repu, je file à vive allure sur l'accotement obscur en pensant à ma mère qui a échoué à m’inculquer sa méfiance des grands chemins noirs. 

Au bout de la longue route campagnarde, mon phare éclaire enfin ce fameux panneau routier bleu et blanc, marqué « TOUR DU LAC SAINT-JEAN. »

À l'image d'un voyageur clandestin, j’aurai atteint ma destination nuitamment, par les hautes terres.

Jour 5 - 5/9/2025
Contrepointe Taillon


Alma, Saint-Henri, pointe Taillon

     79 km   390 m

En latin, le mot alma signifie jeune fille ou nourricière. Net contraste avec la tradition québecoise, où le même nom rappelle celui d’une vieille tante chez qui on rechigne à passer un après-midi.

Près du centre-ville, le barrage de l’Isle-Maligne harnache la Grande Décharge, monument de grâce industrielle. Une campagne bosselée d’or surgit rapidement - le Mistouk de Gérard Bouchard. Dans la pliure boisée d’une baie se cache une improbable marina où des hommes gris et bronzés discutent de mâts et de météo.

Les courbes s’enchaînent dans la forêt dense. Un pont de planches enjambe un filet d’eau claire. Enfin une brèche sur l’immensité bleue.

La plage sablonneuse du parc national de la Pointe-Taillon est déserte, silencieuse. L’inhabituel alignement des tables à pique-nique vides, les embarcations rangées, en ordre. L'absence des plaisanciers.

Le soleil perce sporadiquement le haut couvert nuageux et dépose une chape de lumière argentée sur les eaux agitées du Lac.

Une douceur qui désarme.

Trouver l’amour quand on ne l'attendait plus. 

Je marche lentement sur la lisière mouvante du sable et de l’eau, laissant le ressac chaud effleurer mes pieds nus et emporter mes empreintes cuivrées.

Devant moi, la pointe Taillon s'élance entre les eaux du lac Saint-Jean et celle de la rivière Péribonka. Sa courtepointe de zones humides où s'épanouissent le castor, l'orignal et une panoplie d'oiseaux aquatiques me fait signe. Je m’y laisse mener et m’attarde au milieu d’une tourbière où j'assiste au vol sonore de bernaches canadiennes dont les formations frémissantes pointillent un ciel coloré par le couchant.

La navette maritime qui aurait pu m'épargner 40 km en me transportant directement à Péribonka n'opère pas de nuit. Guidé par la faible lueur de ma lampe frontale, je m'élance dans le tunnel obscur formé par une piste de poussière bordée de bouleaux blancs. 

Une masse nerveuse s'enfuit dans les hautes herbes. Un porc-épic. Je suis passé à un poil de la crevaison la plus embarrassante de l'histoire du cyclisme.

Jour 6 - 6/9/2025
Le Haut du lac


Péribonka, Sainte-Jeanne-d’Arc, Dolbeau-Mistassini, Saint-Félicien, Saint-Prime

     102 km   265 m

Une journée consacrée à égrener le chapelet de villages pieux qui cerclent le haut du lac Saint-Jean.

Le premier, Péribonka, revêt une importance particulière dans mon paysage intérieur : c'est ici que l'écrivain Louis Émond a planté le décor de son roman Maria Chapdelaine. Quand je passe devant l'église-musée, j'en suis encore à la page 112 et je ne sais pas auquel de ses trois prétendants Maria accordera sa main.

Sainte-Jeanne-d’Arc : lentement sur mon Louis Garneau, je découvre une campagne semblable à celle que mes parents se sont empressés de quitter en Volkswagen. Plus loin, l’air de Dolbeau-Mistassini est piqué de l’odeur fibreuse d’une papeterie.

Sous un pont, je tombe sur un graffiti de mon prénom. Je m'immobilise. Les planques parlent toujours des mêmes vies : fugue, excès, débordement. 

Je redémarre avec un drôle de calme. Ma caméra aussi semble avoir perdu ses complexes. Sur l'accotement de la route de Sainte-Méthode, je dépose mon vélo et mon sac et je pars à la recherche du meilleur angle pour photographier une bleuetière. À mon retour, une voiture est arrêtée sur le bord de la route, feux de détresse allumés, et un couple de bons samaritains agitent les bras dans ma direction  mes effets personnels abandonnés en vrac imitaient parfaitement la scène désordonnée d’un accident.

Plus loin, je m’arrête instinctivement devant un alignement singulier de pins. Pas de chance : le ciel est gris et les conditions photos sont médiocres. Tenace, je fais les cent pas pendant près d’une demi-heure, avant qu’une éclaircie inespérée me permette d’imprimer la scène sur ma pellicule.

Quand j’arrive au IGA de Saint-Félicien, Marysette, vieille connaissance d’escalade, a déjà terminé son souper. Elle me raconte son deuxième tour du Lac, puis on jase d’équipement et d’herboristerie avant de reprendre nos chemins opposés dans la nuit déjà noire.

Jour 7 - 7/9/2025
École Buissonnière


Mashteuiatsh, Roberval, lac Vert, lac Kénogami

     116 km   680 m

Anti-horaire et à contre-courant : ma trace le long de la rivière Saguenay et autour du lac Saint-Jean incarne jusqu’à présent ma personnalité non conformiste.

Je quitterai aujourd’hui les rivages doux de la grande mer intérieure jeannoise pour suivre le fil de l’eau, en direction du fleuve.

À Saint-Félicien, je dépasse l’Auberge des Berges en m’excusant silencieusement au propriétaire du voilier l’Eau-berge, à qui j’avais décerné prématurément quelques jours plus tôt le prix « summum de la créativité humaine. » 

Sur ma droite se profilent les contreforts des Laurentides, collines basses s’étirant jusqu’aux anciens camps de bûcherons de La Tuque. C’est dans ces grands bois désolés que l’aventurier François Paradis, premier prétendant de Maria Chapdelaine, s’est égaré à tout jamais.

Près de moi, la piste est bordée d’hydrangées paniculées, dont les inflorescences sèches et brunes témoignent elles aussi de l’inexorable passage du temps.  

Dans quelques semaines, la canopée sera en feu. Des cortèges de citadins défileront en VUS pour s’adonner à l’activité très gothique d’admirer des choses mortes.

À Mashteuiatsh, je me réfugie sous un tipi en béton pour laisser passer une averse. J’en profite pour apprendre la signification des toponymes cris et innus rencontrés :

 Pekuakami (lac Saint-Jean) : lac plat, peu profond; 
 Kénogami : lac long.

Voilà donc la clé du sens du nom du camp Kéno de Portneuf, où j’ai séjourné enfant.

Ensuite : 

 Ashuapmushuan : là où on guette l’orignal;
 Chicoutimi : jusqu’où c’est profond;
 Mashteuiatsh : là où il y a une pointe;
 Métabetchouan : le courant se jette dans le lac;
 Mistassini : grosse roche;
 Péribonka : rivière creusant dans le sable;
 Saguenay : d’où l’eau sort.

Assez de pédagogie pour aujourd’hui. Je saute le village historique de Val-Jalbert et file vers le lac Kénogami où je m’imagine fumer de la fougère, sniffer du sable et cueillir des champignons hallucinogènes.

Les tipis de béton de Mashteuiatsch

Une murale urbaine à Roberval

Une mosaïque de panneaux routiers chez un antiquaire de Métabetchouan

Ferme ancienne typique du bas du Lac-Saint-Jean

Jour 8 - 8/9/2025
Top Gun saguenéen


Jonquière, La Baie, St-Félix-d’Otis, Rivière-Éternité, L'Anse-Saint-Jean

     125 km   1135 m

Nuit de chacal, nuit de cerval. La lune est une griffe, le bois est un piège.

J’ai dormi sur le sol ras et rocailleux d’un repère vacant de chasseurs de chevreuils.

À Laterrière, la reconstruction d’un pont d'un rang tranquille impose un détour unilatéral et dangereux sur l’autoroute…

Guère plus brillant que les signaleurs, je m’engouffre dans la souricière.

L'accotement sinistre et jonché de métal. Le mugissement voisin des poids lourds; Le non lieu des non lieux. Au-dessus de ma tête, les CF-18 défoncent le ciel.

Je retrouve la sécurité relative de la route régulière à La Baie, où se dresse un nouveau défi : la côte de Saint-Félix-d’Otis, une des plus importantes du fjord. J'atteins le col en haletant, sous un arc–en-ciel double, extravagante haie-d’honneur.

Plus loin, en soirée, une lune rouge et ronde joue à cache-cache derrière les épaulements noirs des montagnes, alors que je franchis un à un les vallons froids et brumeux de la route du fjord.

Les employés de soir du marché de l’Anse-Saint-Jean ont bien dû croire à l’apparition d’un extraterrestre  ou à un braquage quand la porte vitrée du commerce a battu brusquement et qu’a surgi un énergumène encapuchonné dans un coupe-vent, enlaidi d’une longue goutte au nez et le front paré d’une lampe pleine intensité, réclamant d’urgence le stock de biscuits les plus chocolaté de la place.

Bivouac au lac Kénogami

Halte à La Baie. À chaque voyageur son empreinte carbone

Lac brumeux et illuminé d'or sur la route du fjord

Mémorial à Saint-Félix-d'Otis

Descente nocturne près de l'Anse Saint-Jean

Jour 9 - 9/9/2025
Strette

Mont Édouard, Petit-Saguenay, Sagard

     47 km   610 m

            10 km    650 m

Le mont Édouard s’élève devant moi, ses longues pistes en friche comme les bras pâles et informes d'un étrange poulpe vert camouflage.

Près des yourtes, je rencontre Luc et Yvan, vaillants artisans affairés à la fabrication d'un four à pain ancestral. Ils m’entretiennent d’argile de rivière, de paille et de pizza cuite à la perfection.

Je noue mes bottes et gravis la Pierre Lavoie, renouant avec la solitude des sous-bois. Je suis traversé par une pensée furtive pour le roman Maria Chapdelaine, dont je lis quelques pages chaque soir, couché près de mon vélo. Un de ses prétendants lui offrait une vie facile en ville. Dire que j’ai fui la sédentarité de la cité pour goûter ici à l’âpre quiétude du pays. 

Au sommet, je découvre un ensemble de plateformes pour tentes accrochées à des parois vertigineuses. Les nuages bas et gris sur les vallées silencieuses. Le relief rugueux et pâle. Le lointain hurlement d’une bête. Entre les caps, le morne serpentement du Saguenay dont les eaux sombres cheminent tranquillement, comme moi, vers le fleuve.

Abri pour pêcheurs de saumon à L'Anse-Saint-Jean

Transition du vélo à la randonnée au pied du mont Édouard

Fenêtre sur Charlevoix sur le sommet du mont Édouard

Vue du mont Édouard

Jour 10 - 10/9/2025
Coda

De Sagard à Sacré-Coeur

     108 km   1270 m

Depuis quelques jours, j’ai renoncé à la tente. Cabane abandonnée, appentis discret, dessous de table de pique-nique : la chasse au gîte discret et furtif est devenue mon rituel du soir.

Je me suis réveillé sur la galerie de bois du pavillon d’accueil d’une pourvoirie. Sur ses caméras, le responsable apercevra un cycliste vagabond se brosser les dents au lavabo de la station extérieure de pesée des poissons. Sa prise de l’année un humble de fontaine.

Sagard aux aurores. Ses lames de granite teinté de rose sur les collines drues. Parfum de ministre au creux d’une longue courbe brumeuse, alors qu’un peloton de voitures banalisées disparaît derrière la guérite d’un domaine privé où l’on chasse le faisan.

Escale aux Palissades où je visite le Refuge des grimpeurs. Érigé dans les années 1960 par les membres du Club d’escalade Laurentien, il s’agit du plus ancien refuge de montagne de l’Est du Québec, sanctuaire pour amateurs de parois et amoureux d’histoire.

Je réenfourche mon vélo après avoir fourni du bêta à un duo de grimpeurs des Laurentides venu grimper la Sport 400. Rapidement, une brèche en forme de V s’ouvre dans la muraille verte des épinettes; ma route, celle du fjord, s’ouvre enfin sur le fleuve Saint-Laurent. 

À partir de Saint-Siméon se dressent les côtes du littoral. Dans mon angle mort, un poids lourd rétrograde en première. Baie-des-Rochers. Le deuxième lac du Séminaire. Le premier. Baie Sainte-Catherine.

Je pédale jusqu’au traversier Artur-Imbeau. Tadoussac est en vue. Maria Chapdelaine finira par épouser Eutrope Gagnon, son voisin. Moi aussi, je rentre.

Fin

Montagnes de Sagard

Jument Haflinger dans un pré bordant le fleuve Saint-Laurent

Arrivée à Tadoussac


Équipement photo : appareil Olympus OM-10, lentille Zuiko 50 mm, film Kodak UltraMax 400 et CineStill 400D.

Hugo Drouin est un aventurier rêveur et solitaire ; parfois dans la lune, plus souvent en train d'échafauder des plans pour s'y rendre.

Après avoir raconté l'histoire des pionniers de l'escalade au Québec dans Roche, glace et fleurdeliséil consigne ses propres errances dans le présent blogue.

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